La mère de toutes les addictions et comment s'en sevrer.
Il fut un temps où je croyais avoir “un problème d’addiction” comme tout le monde.
Un peu trop de sucre.
Un peu trop d’écrans.
Un peu trop de boulot.
Un peu trop de “je remplis mes journées pour ne pas sentir que ça tire à l’intérieur”.
Alors j’ai décidé de “m’en sortir”.
Je me suis mis à chercher mieux.
Plus noble.
Plus élevé.
Et, sans m’en rendre compte, j’ai grimpé l’échelle des addictions…
jusqu’à atteindre la forme la plus raffinée de toutes :
L’addiction spirituelle.
La quête de l’éveil.
L’obsession d’atteindre un état transcendant.
L’addiction… aux concepts spirituels eux-mêmes.
Je ne me sentais plus accro au sucre ou à Netflix.
J’étais accro à la Présence, au Silence, à l’Illumination –
mais comme objectif à atteindre, comme “moi idéal” à incarner.
Je me croyais en chemin vers la libération.
En réalité, j’avais simplement troqué des addictions brutes
contre une addiction subtile et socialement valorisée.
La mère de toutes les addictions était toujours là.
Elle avait juste changé de costume.
La mère de toutes les addictions : fuir notre propre présence
On peut se raconter ce qu’on veut :
qu’on veut “aller mieux”, “s’élever”, “se libérer”, “s’aligner”.
Mais si je suis honnête, pendant longtemps,
tout mon chemin spirituel était basé sur une dynamique très simple :
“Je ne veux surtout pas sentir ce que je ressens maintenant.
Je veux être ailleurs, autrement, plus haut.”
Au début, c’était grossier :
- manger pour ne pas sentir le vide,
- scroller pour ne pas sentir la solitude,
- travailler pour ne pas sentir l’inutilité,
- draguer pour ne pas sentir l’indignité.
Puis c’est devenu plus sophistiqué :
- méditer pour ne plus être agité,
- respirer pour ne plus avoir peur,
- pratiquer pour devenir “plus lumineux”,
- chercher l’éveil pour ne plus me sentir humain, trop humain.
En apparence, je m’éloignais des addictions “classiques”.
En profondeur, je perfectionnais l’art de fuir ce moment précis.
Je n’étais plus addict à la cigarette,
mais addict à l’idée d’un moi futur, plus pur, plus calme, plus visible, plus “réalisé”.
La mère de toutes les addictions, c’est ça :
L’addiction à un autre maintenant.
Un autre état.
Un autre moi.
Tout ce qu’on fait pour ne pas rester ici,
dans ce corps,
avec cette sensation,
telle qu’elle est.
Comment je suis passé du sucre à l’illumination (et ça restait la même dynamique)
Si je regarde honnêtement mon parcours, je vois une escalade :
- Addictions brutes
Nourriture, écrans, stimulation constante, projets à la chaîne.
Tout ce qui pouvait éviter le face-à-face avec ce vide au fond. - Addictions “productives”
Travail, performance, “optimisation de moi-même”.
Si je réussissais plus, je souffrirais moins… pensai-je. - Addictions “évoluées”
Développement personnel, formations, coaching, routines “high vibe”.
Toujours quelque chose à améliorer, à comprendre, à réparer.- conscience,
- éveil,
- non-dualité,
- plein éveil du cœur,
- paix intérieure permanente.
Addiction spirituelle
Là, j’ai vraiment cru que j’étais “sorti du jeu”.Je ne parlais plus d’objectifs, mais de :Je lisais des livres, je suivais des satsangs, des retraites.
Je voulais être présent, silencieux, centré, “dans l’Être”.En surface, tout semblait noble.
En profondeur, c’était souvent la même tension :
“Ce que je vis maintenant n’est pas assez.
Je devrais être plus avancé.
Je devrais être ailleurs, spirituellement.”
J’ai été addict à :
- l’idée de la Présence (sans être réellement présent à ce que je ressentais),
- l’image de l’éveillé (sans me laisser toucher par mes failles),
- la recherche d’expériences mystiques (sans savoir accueillir mes expériences ordinaires),
- des états “transcendants” (pour ne plus sentir ma vulnérabilité humaine).
Je pourrais résumer ainsi :
J’essayais d’utiliser la spiritualité
pour fuir exactement ce que la véritable spiritualité m’invitait à rencontrer.
La vraie fuite : ne pas vouloir de ce que je ressens maintenant
Qu’il s’agisse de chocolat, de porno, de travail, de prière ou de méditation,
la question n’est pas : “Qu’est-ce que tu fais ?”
mais :
“Qu’est-ce que tu cherches à ne pas ressentir ?”
Un jour, j’ai vu ça très simplement :
Il y avait ce malaise vague : une insatisfaction, une sorte de creux dans le ventre.
Réflexe : ouvrir mon téléphone, chercher un contenu “inspirant”, une vidéo, un enseignement.
Et d’un coup, ça m’a frappé :
Je n’étais pas en train de chercher la vérité.
J’étais en train de chercher une anesthésie élégante.
Une façon “spirituelle” d’éviter ce qui brûlait en moi.
Ce que je fuyais vraiment, ce n’était ni l’ennui, ni la tristesse, ni l’angoisse.
C’était ma propre présence avec tout ça.
Je ne voulais pas être avec moi-même là où j’en étais.
Je voulais être avec “moi-plus-lumineux”, “moi-plus-avancé”, “moi-plus-digne”.
Et à chaque fois que je m’abandonnais à cette fuite,
quelque chose en moi s’abandonnait… tout court.
Vide / plénitude : ce que je prenais pour un trou était une porte
Pendant longtemps, j’ai vécu le vide intérieur comme un échec.
Si je ressentais ce creux, cette absence de sens, cette fatigue de tout,
c’est que je n’étais pas “assez avancé”.
Pas assez pur, pas assez réveillé, pas assez “dans l’Être”.
Donc je rajoutais des couches :
- une nouvelle pratique,
- un nouvel enseignant,
- un nouveau concept sur la non-dualité,
- une nouvelle “compréhension” sur l’ego, le mental, la présence.
En réalité, plus mon addiction se raffinait,
plus je me tenais à distance du point névralgique :
ce moment précis où je pouvais simplement
me laisser tomber dans ce vide,
sans chercher à le combler ni à le spiritualiser.
Quand j’ai commencé à rester – vraiment rester – avec cette sensation de vide,
quelque chose a changé.
Ce n’était pas spectaculaire.
Pas une explosion de kundalini.
Pas une descente de lumière.
C’était plus doux, plus discret :
- Un espace qui ne se brisait pas, même quand je me sentais brisé.
- Une présence silencieuse derrière le tumulte.
- Une plénitude… mais pas celle que j’avais fantasmée.
Je m’attendais à une plénitude triomphante, extatique, permanente.
J’ai trouvé une plénitude humble, silencieuse,
qui incluait ma fatigue, mon doute, ma fragilité.
Et j’ai compris que :
Le vide que je fuyais depuis toujours
était en fait l’entrée vers cette plénitude.
Pas son contraire.
Non-dualité présence / absence : ce que j’avais raté
Je disais souvent :
“Je ne suis pas assez présent.”
“Je me sens absent.”
“Je suis coupé de moi.”
Alors je voulais être plus présent, être plus conscient.
Mais ma définition de la présence était encore imprégnée de perfectionnisme :
- Présence = calme, lucidité, ouverture, amour,
- Absence = agitation, confusion, douleur, shutdown.
Et si l’absence,
ce sentiment de ne pas y être,
était elle aussi une forme de présence ?
Et si je pouvais être réellement présent à mon absence ?
Non pas au sens “tout est pareil, on s’en fout”,
mais au sens :
Ce que je vis maintenant – même si c’est l’absence, même si c’est le vide –
est précisément le matériau brut de la vraie présence.
Être présent, ce n’est pas être dans un état spécial.
C’est être là avec ce qui est là.
Même si ce qui est là, c’est : “Je n’ai pas envie d’être là.”
Quand j’ai commencé à inclure aussi :
- ma résistance,
- mon envie de fuir,
- ma lassitude,
- mon “ras-le-bol de tout ça”,
quelque chose en moi s’est relâché.
Je n’avais plus besoin d’un autre moi, plus spirituel, pour être digne du moment.
Je pouvais être présent à ce moi-là – fatigué, imparfait, ambivalent.
La non-dualité, ce n’était plus un concept brillant.
C’était cette évidence :
“Même quand je me sens séparé,
je suis déjà inclus dans quelque chose de plus vaste.”
Comment se sevrer de l’addiction la plus raffinée : la fuite de soi sous couvert de spiritualité
Je ne vais pas faire semblant :
se sevrer de l’alcool ou du sucre est une chose,
se sevrer de la quête spirituelle comme fuite en est une autre.
Parce que celle-ci est subtile, valorisée, félicitée.
On te dira : “C’est bien que tu sois en chemin”, “Tu fais un travail profond”,
alors que parfois… tu es juste en train de perfectionner ton évitement.
Pour moi, le sevrage a commencé quand j’ai osé voir ça :
- Quand je consomme un contenu “spirituel”, est-ce que je me rapproche de mon expérience… ou est-ce que j’y échappe ?
Est-ce que ça me ramène dans mon corps, dans mon cœur, dans ma vie ?
Ou est-ce que ça me projette encore dans un ailleurs idéal ? - Quand je médite, est-ce que j’essaie de me mettre dans un état ?
Ou est-ce que je laisse ma méditation être aussi chaotique que mon humanité ?
Est-ce que je bénis mon désordre, comme il est, ou est-ce que je le combats avec des techniques ? - Quand je parle d’éveil, de conscience, de présence… est-ce que je suis plus proche de moi, là, maintenant ?
Ou est-ce que je suis en train de me raconter une version améliorée de moi-même,
pour ne pas sentir ce que je ressens vraiment ?
À chaque fois que je me surprends à chercher ailleurs,
je reviens à une chose très simple, presque brutale :
“Qu’est-ce que je ressens exactement, là, maintenant, dans mon corps ?
Et est-ce que je peux rester avec ça… quelques instants de plus ?”
Pas besoin de grand concept.
Juste ça.
Un micro-exercice pour commencer à te sevrer en douceur
Prends une addiction “raffinée” dans ta vie.
Chez toi, ça prendra peut-être la forme de :
- checker ton téléphone pour voir la dernière vidéo “qui va tout changer”,
- relire encore un post “conscience”,
- lancer une méditation guidée alors qu’en fait, tu ne veux pas de silence,
- te jeter dans une nouvelle méthode pour “enfin y arriver”.
La prochaine fois que l’élan surgit :
- Pause de 20–30 secondes.
Tu ne te l’interdis pas, tu suspends juste le geste quelques instants. - Retour au corps.
Où est-ce que ça tire ?
Où est-ce que c’est inconfortable ?
Gorge, poitrine, ventre, visage, mâchoire ? - Respire et laisse être.
Tu n’essaies pas de comprendre, de trier, de réparer.
Tu laisses la sensation exister, comme une vague dans ton océan.
Reconnais la vraie dynamique.
Dis-toi honnêtement :
“Là, une part de moi veut fuir ce qu’elle ressent.
Et je choisis de rester avec elle quelques secondes de plus.”
Ensuite, tu fais ce que tu peux.
Parfois tu fuiras encore.
Parfois tu resteras un peu plus.
Mais ce “un peu plus” est décisif.
Parce que, à cet endroit précis,
tu ne cherches plus à atteindre un état transcendant.
Tu ne cherches plus à être un toi “plus spirituel”.
Tu fais quelque chose de beaucoup plus humble – et beaucoup plus radical :
Tu arrêtes de t’abandonner.
Tu restes auprès de toi, comme tu es, là où tu en es.
Et c’est peut-être ça, au fond,
le début de la vraie guérison de l’addiction :
Non pas devenir quelqu’un qui ne consomme plus rien,
mais devenir quelqu’un qui ne se fuit plus systématiquement.
Non pas éliminer le vide,
mais découvrir, en le traversant,
que ta plénitude n’a jamais dépendu
d’un état parfait à atteindre.
Elle était déjà là.
Parfois lumineuse,
parfois confuse,
parfois très silencieuse au cœur même
de ce que tu voulais fuir. 💫